Dr. Pierrette Herzberger-Fofana
Citoyenne d’honneur de la ville d’Erlangen · Ancienne députée au Parlement européen

Biographie
Cheikh Hamidou Kane est né le 3 avril 1928 à Matam sur les bords du fleuve Sénégal, dans une famille Toucouleur (peule). Son enfance s’est déroulée dans un cadre empreint d’islam et de traditions africaines.
Cheikh Hamidou Kane fréquente d’abord l’école coranique puis l’école française. Après l’obtention de son baccalauréat au lycée Van Vollenhoven, aujourd’hui lycée Lamine Guèye, il entreprend des études de Droit et de Philosophie à l’université de Dakar. Il poursuit ses études supérieures en France, à la Sorbonne où il s’engage au sein de la puissante Fédération des Étudiants de l’Afrique Noire (FEANF), avant de fonder avec Abdoulaye Wade (futur président du Sénégal) et Joseph Ki-Zerbo, historien burkinabè, le Mouvement National de Libération (MNL) qui militait pour une Afrique indépendante et unie.
Il obtient deux licences, l’une en droit et l’autre en philosophie. Il réussit ensuite le concours d’entrée à l’École Nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM) et en sort muni du diplôme d’administrateur de la France d’Outre-Mer, prêt à exercer cette fonction au Sénégal.
Nommé gouverneur de Thiès à son retour au Sénégal, il entame une carrière politique et internationale. Il est ensuite engagé par l’UNICEF, à Lagos, puis à Abidjan et à Brazzaville, pour diriger les opérations de l’organisme international dans une vingtaine de pays de l’Afrique subsaharienne. En 1974, il est nommé vice-président du Centre de Recherche pour le Développement international basé à Ottawa, une fonction qui l’amène à sillonner de nombreux pays. Cheikh Hamidou Kane exerce de hautes fonctions administratives et politiques en tant que vice-président d’Enda-Tiers Monde, puis ministre du Développement industriel et de l’Artisanat (1978) et du Plan et de la Coopération (1981-1988).
Son roman L’Aventure ambiguë sera publié en 1961.
En 1962, l’auteur obtient « Le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire » pour son roman L’Aventure ambiguë. En 1984, le récit est porté à l’écran par une équipe de cinéastes, en coproduction avec TF1, la Côte d’Ivoire et le Sénégal.
En 2019, le Grand Prix des Mécènes couronne l’ensemble de son œuvre qui se compose de deux romans.
Depuis janvier 2023, l’Université Virtuelle du Sénégal (UVS) porte officiellement le nom d’Université Numérique Cheikh Hamidou KANE (UN-CHK) par décret présidentiel.
Ses œuvres littéraires
L’Aventure ambiguë est traduit environ en une quarantaine de langues, notamment en allemand sous le titre « Der Zwiespalt des Samba Diallo » (Francfort-sur-le-Main, éditions Lembeck, 1980). Le roman est étudié dans de nombreuses universités à travers le monde, notamment dans les cursus d’études romanes et de littérature francophone et comparée.
En 1995, soit trente-quatre ans plus tard, l’auteur publie son second roman intitulé Les Gardiens du Temple.
La portée universelle et philosophique de L’Aventure ambiguë est toujours d’actualité. Le livre transcende les frontières et enrichit la réflexion aux confluents de deux civilisations : africaine et européenne.
L’Aventure ambiguë
Dans ce récit, Cheikh Hamidou retrace l’itinéraire spirituel du héros, Samba Diallo. Comme l’auteur, ce dernier est issu d’une famille aristocratique. Il appartient à la famille des Diallobé. Il est confié très jeune à Thierno, un « Maître » de l’école coranique, qui développe en lui une quête mystique de Dieu et lui inculque des principes rigoureux. Malgré les réticences profondes de Thierno et les craintes du Chevalier Diallobé, sa cousine, la Grande Royale, parvient à convaincre les siens d’envoyer les enfants à l’école des Blancs afin d’apprendre « l’art de convaincre sans avoir raison » (p. 47), au risque même de perdre les valeurs ancestrales.
Samba Diallo fréquente l’école française et se trouve en proie au doute et à l’ambiguïté, tiraillé entre son héritage spirituel et traditionnel et sa formation occidentale. Il meurt, tué par un fou, un ancien combattant.
L’auteur restitue dans toute sa violence le choc entre la foi islamique et le monde moderne. Le roman met en lumière la difficulté de concilier tradition et modernité.
Avec ce roman, qui était encore sa seule œuvre romanesque publiée au moment de notre entretien, Cheikh Hamidou Kane, alors ministre du Plan et de la Coopération du Sénégal, faisait déjà figure de grand penseur africain.
Un baobab de la littérature s’est effondré, mais son œuvre l’a immortalisé. Elle continuera à toucher les jeunes générations et à alimenter la réflexion sur la question de l’identité et sur les rapports entre deux mondes.
Présentation de l’entretien
L’entretien qui suit a eu lieu à Dakar, le 26 novembre 1984, lors d’un voyage d’études que nous avions organisé avec des étudiants et des enseignants de l’université d’Erlangen-Nuremberg (Allemagne). Cheikh Hamidou Kane nous a reçus dans son bureau au building. Plus tard, il m’a reçue à son domicile, où nous avons achevé l’entretien.
Cet entretien, publié avec l’autorisation de l’auteur dans mon livre Écrivains africains et identités culturelles. Entretiens (Tübingen 1989, Stauffenburg Verlag, p. 77–83), primé avec le « Kwanzaa Award » d’Africa Network, Evanston (USA), est reproduit ci-après.


PHF : Monsieur le Ministre, je vous remercie de nous recevoir malgré vos occupations professionnelles et de nous consacrer quelques instants de votre temps si précieux.
La critique littéraire affirme que votre œuvre relève d’une période de crise durant votre séjour en France. L’auteur est-il du même avis ?
Je vous remercie de votre visite et tiens à vous dire combien je suis impressionné par l’intérêt qui est porté à ce livre et par celui qu’il a suscité en Allemagne.
Pour répondre plus précisément à votre question, je dirai que j’ai toujours eu le goût d’écrire et ceci depuis mon enfance. Très tôt, j’ai été préoccupé par le besoin d’affirmer l’existence d’une identité, d’une culture, d’une civilisation africaine au sein de la société dans laquelle j’avais vu le jour. Ce désir prend peut-être sa source dans mes origines. Je suis né et j’ai grandi dans un milieu de tradition orale islamisé depuis longtemps. Dans ma région natale, l’écriture en arabe, en dehors de sa fonction religieuse, servait de moyen d’expression à la population : il était possible d’échanger des lettres en poular, ma langue maternelle, ou en wolof à partir de l’alphabet arabe. Néanmoins, malgré l’existence de cette langue et notre civilisation de l’oralité qui s’opposait à l’écriture arabe et française, j’avais le sentiment que cette coexistence risquait de porter préjudice à la prise de conscience d’une véritable identité.
Si je m’étais trouvé dans un milieu africain Noir de civilisation orale et non islamisé, peut-être que j’aurais été influencé par d’autres manifestations de l’identité culturelle sous forme de sculptures par exemple, comme c’est le cas dans certaines régions du Nigéria. La région du fleuve se caractérise par une absence de représentations figuratives de l’être humain par l’art, conformément aux préceptes du Coran. J’ai donc voulu affirmer malgré l’inexistence de ces manifestations extérieures que nous étions riches d’une culture, d’une civilisation, d’une pensée. Cette réflexion est à l’origine de mon goût pour écrire et la raison d’être de ce livre.
Déjà quand j’étais étudiant à l’université de Dakar dans les années 50, cette idée est restée omniprésente en moi. En 1951, j’ai commencé mon année de Propédeutique Lettres à Dakar et celle de Droit, puis je suis allé passer quatre années en France où j’ai achevé une licence de Philosophie et une de Droit. Durant le même laps de temps, j’ai réussi le concours d’entrée à l’École d’Administration de la France d’Outre-Mer. Cette École avait dû ouvrir ses portes à un certain nombre d’étudiants africains au moment de l’Autonomie interne. J’ai commencé à écrire ce livre dans les années 1950. Au départ, je n’avais pas l’intention d’écrire une œuvre. À cette époque, je notais mes impressions et mes réflexions. Mes études achevées, j’ai parachevé la rédaction de ce livre.
En 1958, lors de mon séjour au Sénégal, des amis qui connaissaient l’existence de ce manuscrit m’ont encouragé à le publier. C’est ainsi que L’Aventure ambiguë a paru en 1961.
PHF : Quels sont les problèmes auxquels vous avez été confrontés en transcrivant la tradition orale sur le plan littéraire ?
La réponse peut être davantage donnée par des critiques littéraires que par moi-même. J’estime que cette civilisation de l’oralité s’accompagne d’une esthétique propre. Il n’est pas né de roman écrit dans cette civilisation. Par contre, contes, légendes rapportés par le griot, le diseur, abondent dans notre patrimoine littéraire.
Pour moi, le français est un outil que j’utilise afin d’exprimer ma pensée, c’est pourquoi je le fais correctement. Je m’astreins à respecter les normes, la syntaxe de cette langue.
Mais mon style a été probablement influencé par mon arrière-plan de civilisation orale dans lequel je baigne.
PHF : Pensez-vous qu’il vous aurait été possible d’écrire ce livre en poular ?
C’était matériellement impossible en ces temps-là. La transcription du poular à partir de caractères latins ainsi que le découpage des mots dans la phrase n’avaient pas été fixés. Il existait bien des ouvrages écrits en poular comme celui de Gaden, un ancien gouverneur français, qui a transcrit des poèmes religieux poular avec l’alphabet latin. Mais c’étaient des œuvres de chercheurs.
Je n’avais pas d’écriture à ma disposition. Lorsqu’un écrivain s’exprime dans une langue étrangère, il doit se plier aux exigences de cette langue. Il ne faut pas, sous prétexte de refléter la sensibilité africaine, mal utiliser les langues dont on se sert. La meilleure manière de faire comprendre à l’étranger cette identité culturelle, c’est de l’exprimer dans une langue qui lui est accessible.
PHF : En ce sens, vous êtes contre les sénégalismes qui émaillent la plupart des textes d’auteurs sénégalais ?
Je suis d’avis qu’on emploie les africanismes qui ont acquis droit de cité. Je ne suis pas pour l’utilisation d’un langage abâtardi.
PHF : Rejetez-vous alors les langues nationales dans le domaine littéraire ?
Je crois en l’utilité et en la nécessité de pousser l’effort de transcription de nos langues nationales et de les enseigner à travers tout le cursus scolaire puis universitaire. Il faut agir de façon sérieuse, scientifique et valable. Nous devons prendre le temps d’élaborer des méthodes valables, tangibles.
C’est pourquoi, nous ne pourrons commencer un tel enseignement que lorsque nous serons dotés d’un bon outil performant. C’est la condition préalable. Nous devons éviter la précipitation mais aussi la lenteur en ce qui concerne les langues africaines. En attendant d’achever ce processus de fixation des langues, il est indispensable que nous continuions à nous servir des langues étrangères : français, anglais, portugais.
PHF : Monsieur le Ministre, il se peut que vous parliez dans la perspective de Dakar. Hier et avant-hier, nous avons visité plusieurs villages peuls où personne ne parlait le français. Nous nous sommes demandés si on ne pourrait faciliter l’accès de ces populations à la démocratie en leur permettant d’utiliser leur langue dans l’enseignement. Cette question n’est pas seulement d’ordre linguistique. Elle relève aussi de la politique. Comment faire participer les populations à la démocratie s’ils ne savent pas quels programmes politiques leur sont proposés, s’ils ne sont pas informés sur les options fondamentales des partis ?
Les populations sont bien informées des enjeux politiques puisque les cadres politiques du parti majoritaire parlent français et sont censés maîtriser les langues nationales, notamment le peul. Ces cadres politiques appartiennent à ces sociétés et quand ils se retrouvent dans ces milieux, ils s’adressent aux gens dans la langue du terroir. Le manque d’instruction n’empêche pas d’instaurer le dialogue entre les populations et les cadres qui les administrent ou les gouvernent.
Le développement des moyens de communication ; radio, télévision, dans la partie occidentale du pays permet de diffuser la pensée, la culture et de clarifier le débat politique.
Je suis partisan de l’alphabétisation de ces populations adultes pour améliorer leur appréhension de leur situation politique, économique et sociale. C’est ainsi qu’à la suite des barrages que l’on construit dans l’Anambé, nous avons élaboré des projets de développement sur le plan de l’agriculture et de l’élevage, dans la région qui parle poular. L’irrigation des terres, l’élevage moderne, les agro-industries devraient aller de pair avec un effort d’alphabétisation et apprendre à lire, à écrire un peu et à compter. Ces populations aspirent à un meilleur avenir pour leurs enfants et souhaitent que le gouvernement inaugure de nouvelles écoles qui puissent former de futurs ingénieurs-agronomes, des vétérinaires, des médecins. Nous relevons deux revendications des populations vers leurs dirigeants.
La première, la plus urgente, c’est d’ouvrir un plus grand nombre d’écoles françaises, d’y donner des places à leurs enfants, de leur trouver du travail à la fin de leurs études et ceci dans le cadre d’un système d’enseignement français.
La seconde revendication, c’est justement d’utiliser les langues nationales, de les transcrire. C’est une revendication de moi-même, de vous, des cadres intellectuels de gauche ou de droite. Elle est certes justifiée, mais il faut y répondre de façon honnête et ne pas procéder à la démagogie. Les choix politiques ne doivent pas nous entraîner à improviser, à créer sur du sable.
PHF : Concevez-vous la langue qu’on utilise en littérature comme un simple outil ou bien comme l’expression d’une structure de pensée, comme celle d’une certaine sensibilité. Quelles sont les difficultés que rencontre un écrivain africain pour décrire sa réalité au moyen d’une langue étrangère ?
Il existe une certaine consubstantialité entre la pensée et le langage qu’on utilise pour exprimer cette pensée. C’est pour cela que j’estime nécessaire de transcrire nos langues de façon adéquate afin que, dès son enfance, le jeune al poular (toucouleur) puisse recevoir une instruction à partir de son propre idiome. Aussi longtemps que ce travail de recherches, de fixation de nos langues n’aura pas été effectué, que l’enfant africain apprendra une langue étrangère, le jour où il entre à l’école, il y aura une coupure dans son être. C’est pourquoi, il doit s’atteler à bien maîtriser la langue de l’école : le français, l’anglais ou le portugais qui lui permettra d’exprimer sa sensibilité. Dans les pays détenteurs de langue écrite, il existe des écrivains qui délivrent leur message dans une langue étrangère, c’est le cas d’Eugène Ionesco, qui a été en mesure d’exprimer en français sa sensibilité.
Certes, je suis un peu handicapé, moi, Toucouleur, d’écrire en français. Si, dès mon enfance, j’avais reçu un enseignement en poular à partir d’un bon outil, j’aurais peut-être mieux écrit L’Aventure ambiguë que je ne l’ai fait en français.
PHF : Dans une société en mutation comme la nôtre, l’écrivain est-il la voix de son peuple ?
Le rôle principal de l’écrivain, c’est d’expliquer à l’autre ce que nous sommes, notre existence. Jusqu’à l’aube de l’Indépendance, l’écrivain était le porte-parole de son peuple vis-à-vis de l’étranger. C’est à lui que revenait le droit de revendiquer : revendication sur le plan politique, affirmation de l’identité culturelle, de la civilisation. Depuis l’indépendance, on peut considérer que le préalable politique est réglé. Il reste maintenant d’autres priorités : les relations entre les sociétés africaines et leurs « élites » ou entre les « cadres intellectuels » et le peuple vis-à-vis de l’étranger.
Sur le plan économique, l’inégalité des termes de l’échange demeure le problème crucial de nos sociétés et dépasse de loin la question linguistique : maîtriser ou non le français n’est pas le souci principal des populations rurales.
Nos paysans produisent de plus en plus d’arachides et voient leur pouvoir d’achat s’amoindrir. Ceci est un problème global que je partage solidairement avec les paysans. Cette inégalité des termes de l’échange se traduit aussi en termes culturels. L’absence d’écriture dans nos sociétés a été interprétée comme un manque de civilisation, de pensée, et de réflexion. C’était donc le devoir de l’écrivain d’attirer l’attention des autres sur notre propre culture.
Le problème majeur est celui du dialogue avec l’autre : faire admettre notre identité, nos intérêts culturels, économiques et politiques.
PHF : Votre livre semble renfermer plusieurs options philosophiques. Vous opposez par exemple le cartésianisme à la philosophie de Pascal : vous semblez voir dans la pensée de Descartes un principe destructeur, votre conception semble être partagée par les mouvements écologistes. Maintenez-vous cette vue dichotomique de la philosophie occidentale qui oppose la technologie européenne froide à l’épanouissement de la culture et de l’homme ?
La présentation dichotomique est un peu un travers de la réalité occidentale. J’ai peut-être aussi attrapé ce travers en utilisant une langue occidentale. J’ai dû, moi aussi, recourir à ce mode d’analyse de la réalité afin de bien faire percevoir certaines différences. La réalité n’est jamais aussi tranchée.
L’approche occidentale du vécu met certes l’accent sur la raison mais cela ne signifie pas que ce mode d’appréhension soit dénué de toute sensibilité. En Allemagne par exemple, il existe une tradition philosophique qui donne la priorité au romantisme, à la sensibilité. De même, on ne peut pas affirmer que la pensée africaine soit une pensée repliée sur elle-même.
PHF : Dans votre livre, La Grande Royale est l’un des personnages les plus attachants. Il semblerait de prime abord qu’elle évolue dans un milieu figé, difficilement accessible aux changements. C’est pourtant elle, femme Toucouleur, qui renverse les principes immuables. Est-ce un personnage purement fictif ou correspond-il à l’image de la femme dans le milieu peul ?
Le milieu islamique poular et le milieu traditionnel africain ont mal été interprétés en ce qui concerne le rôle et la place de la femme. C’est une des erreurs de jugement née d’une projection sur les sociétés africaines. Or, ces traditions ne sont pas proprement africaines. Chez nous, dans la société traditionnelle africaine pré-islamique et islamisée, la femme occupe une place importante. Mais elle est différente de celle que la femme a en France ou en Allemagne. C’est une erreur d’avoir déduit de cette différence que la femme est un être inférieur.
J’ai campé le personnage de la Grande Royale pour décrire une réalité telle qu’elle était dans mon milieu. Ce personnage de la Grande Royale existait bel et bien, il s’agissait d’une maîtresse-femme. En dehors des personnages hors pair, les femmes étaient considérées comme des êtres différents qui jouissaient d’une certaine autonomie et de privilèges sûrs. Au niveau de ces fonctions, leur place venait avant celle des hommes.
C’était ainsi dans le passé. C’est le cas aujourd’hui dans certaines ethnies comme les Lébous. L’introduction de l’économie monétaire a perturbé cet équilibre dans la plupart des communautés africaines.
Chez les Lébous, ethnie présente dans la région du Cap-Vert, on constate que la famille étendue s’est maintenue. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de trouver dans les concessions familiales plusieurs générations qui vivent ensemble : le père de famille avec ses deux ou trois épouses, les enfants mariés avec leurs conjoints respectifs. Cette société a réussi à concilier son caractère communautaire traditionnel aux exigences d’une société moderne. Elle n’a pas été détruite par l’intrusion de l’argent. Bien au contraire, elle en a fait un facteur favorable aux femmes. Les Lébous sont en général des pêcheurs. Une fois le poisson débarqué, il devient la propriété des femmes. Elles le vendent et l’argent qu’elles en tirent leur revient.
L’importance des femmes apparaît aussi dans les partis politiques, dans le commerce. La différence entre l’homme et la femme ne permet pas de déduire qu’il y a une inégalité entre les sexes, ou des relations hiérarchiques.
Dans la société traditionnelle, nous n’avions pas de problèmes sur cette question. De même jadis, nous ne connaissions pas le conflit de générations. Les cultures occidentales reposent sur un principe dichotomique, où tout se conçoit en termes d’antinomie : problèmes de lutte des classes, conflits de générations, antagonisme Hommes/Femmes.
Ici, où la tradition africaine est dominante dans la société, nous essayons de concilier les influences extérieures à notre culture.
PHF : Monsieur le Ministre, pourquoi n’avez-vous pas écrit d’autres romans après le succès éclatant de L’Aventure ambiguë ?
J’en ai écrit un en 1966 intitulé : Jour de colère, mais je n’ai pas voulu publier, car il décrivait, sous forme d’une fiction, le processus qui a conduit beaucoup de pays africains à la prise du pouvoir par des militaires. J’espère me remettre à écrire plus tard, si Dieu me prête vie, quand je me serai libéré des tâches gouvernementales que j’assume présentement.
PHF : Merci, Monsieur le Ministre.


Interview autorisée par Monsieur le Ministre Cheikh Hamidou Kane, publiée dans mon livre intitulé Pierrette Herzberger-Fofana, « Écrivains africains et identités culturelles ». Entretiens. Tübingen : éditions Stauffenburg, 1989, 124 p. Vol. 3. Collection ERDA (Documents et Travaux de Langues romanes de l’Université d’Erlangen-Nuremberg). ISBN 3-923721-92-7. (Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, pp. 73–83)
Ouvrage primé avec le « Kwanzaa Award » d’Africa Network, Evanston (USA), 1990, présidé par feu Dennis Brutus, écrivain sud-africain.
Dr. Pierrette Herzberger-Fofana
Citoyenne d’honneur de la ville d’Erlangen
Ancienne députée au Parlement européen
www.herzberger-fofana.eu

