Sénégal.” El HadjOusmane Aliou  Gadio (1920-2008)”, Un Vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, déporté en Allemagne.               

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                                                                                  Dr. Pierrette Herzberger-Fofana

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ? [..]

Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme.

On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire des futurs morts, on les remercie d’avance futurs mort obscurs

Die Schwarze Schande ! „   Léopold Sédar Senghor, « Hosties noires », «Morts pour la République»)

   El Hadj Ousmane Aliou Gadio (19320-2008.)                   ©Dr. Pierrette Herzberger-Fofana. École Papa Guèye Fall. Dakar 2006

Introduction

Au cours de nos recherches sur le sort des Vétérans de la Seconde Guerre mondiale  désignés sous le vocable de “Tirailleurs Sénégalais”, nous avons eu l’ultime privilège d’avoir fait la connaissance de quelques-uns de ces vaillants anciens combattants. Ils étaient tous soldats du 42e régiment d’infanterie coloniale et certains d’entre eux ont été prisonniers de guerre dans des camps de travail en Allemagne (Stalags.) Nous avons eu ainsi l’occasion de nous entretenir avec ces héros de l’ombre, dont feu El Hadj Ousmane Aliou Gadio.

Le 4 août 2008, El Hadj Ousmane Aliou Gadio, s’en est allé de l’autre bord. Que la terre lui soit légère!  En signe de notre reconnaissance et nos remerciements pour cet entretien fructueux,  nous avions publié cet entretien avec l’autorisation de son fils, Dr.Cheikh Tidiane Gadio, ancien Ministre des Affaires étrangères du Sénégal (2000-2009). Cet entretien a eu lieu à l’école Pape Guèye Fall à Dakar, en présence d’anciens prisonniers de guerre en France ou en Allemagne. Je vous propose un extrait de mon interview que j’ai faite avec El Hadj Ousmane  Aliou Gadio, le doyen des anciens combattants (2000-2008)

Dr.P. Herzberger-Fofana. Pouvez-vous nous parler de votre parcours à partir de votre départ du Sénégal pour la France en tant que soldat?

J’ai quitté le Sénégal le 5 décembre 1939 pour la France en tant que soldat. Les autorités militaires nous ont envoyé au camp de Souge à 22 kilomètres de Bordeaux où le 25 e Régiment des Tirailleurs Sénégalais RTS a été crée. Il englobait tous les Africains des colonies françaises. Après notre formation militaire, nous sommes montés au front, le 15 mars 1940, c’est-à-dire nous étions aptes à faire la guerre. Nous étions d’abord à la frontière italienne jusqu’au 15 juin puis on nous a envoyés à Lyon, car Paris venait d’être occupé par l’armée allemande.

Notre régiment était chargé de surveiller Lyon et d’en interdire l’accès aux Allemands. Pendant trois jours, les Allemands nous ont encerclés. Ils ont apporté deux divisions, et finalement ils nous ont capturés et fait prisonniers. Beaucoup de nos camarades sont tombés sous les balles de l’ennemi. Ils reposent au cimetière de Chasselay. 

Nous sommes restés dans les camps de prisonniers en France jusqu’en 1943. A partir de 1943, nous étions considérés comme des travailleurs libres et nous étions encadrés par des officiers français. Nous, les prisonniers de guerre avons travaillé dans les usines de Pompey puis Epinal jusqu’au début de l’année 1944. De là on nous a envoyés à la fonderie de Pont-à-Mousson. Ensuite nous avons travaillé à Dijon où les Allemands nous ont capturés le 30 août 1944 et ils nous envoyés en Alsace-Lorraine. Nous avons marché à pied de Dijon en Alsace. Au mois de novembre, nous avons traversé le canal pour aller à Offenburg en Allemagne.Offenburg est une ville située à 20 kms de Strasbourg.
Nous avons passé tout l’hiver à Offenburg puis nous sommes partis pour Baden-Baden et nous avons continué notre marche vers le sud. Car à ce moment. les Américains bombardaient Offenburg. Nous avons vécu dans divers villages dont Waldterdorf ( ?). Nous avons marché des nuits durant. On ne marchait que la nuit et on dormait le jour. Nous avons marché 27 jours à pied encadrés par les soldats Allemands. Nous étions environ 50 Africains. Finalement nous sommes arrivés près de Munich.

Dr.P.Herzberger-Fofana:. Vous êtes l’un des rares rescapés à avoir été déporté en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale. Quels sont les souvenirs que vous conservez de cette période?
J’ai été déporté en Allemagne à environ 40 kilomètres de Munich. Nous autres prisonniers de guerre, notre travail consistait à décharger le matériel de guerre. Tous les matins nous déchargions les camions en brousse, car la ville d’Offenburg était bombardée par les Américains. Nous accomplissions en outre toutes sortes de corvées, sous des températures glaciales. Ces camions étaient remplis de munitions. Nous avons travaillé ainsi jusqu’á l’arrivée des Américains en Allemagne, soit de novembre 1944 à mai 1945. En Allemagne, nous avons travaillé dur mais les Allemands ne nous ont pas mal traités à l’exception d’un officier. Nous n’avons subi aucune violence physique de la part de nos autres bourreaux et nous avions suffisamment à manger.

Mais je dois dire, en l’honneur des Allemands, qu’à la fin de notre déportation, ils nous ont versé une modique somme d’argent. Seulement les Français ont refusé de nous changer l’argent, conformément aux décisions que le Général de Gaulle avait prises. En effet, à cette époque de nombreux Français sont partis de leur propre gré travailler en Allemagne comme volontaires. Pour mettre un frein à cet exode, Le Général De Gaulle avait interdit que l’on change le Reichsmark, la monnaie allemande, de tous ceux qui avaient travaillé en Allemagne qu’ils soit travailleurs volontaires ou prisonniers de guerre- comme c’était notre cas, nous les Africains. Il a exigé que seulement 4 000F nous soit changés. Je me souviens encore que j’avais 23 Reich-Marks que j’avais amené au Fouta, ma région.

Le 1 er mai 1945 nous avons été libérés. Nous étions à 18 Kms de Munich. Le général Allemand nous a remerciés, il a bien parlé de nous et nous a laissés partir. Il nous a fait accompagner par 7 soldats Allemands afin qu’on ne nous tire pas dessus en route. Il nous a fait embarquer dans un train. En route nous avons rencontré les Américains qui nous ont escortés. A Munich, il y a eu des affrontements entre les Allemands et les Américains. Nos camarades ont réglé leurs comptes à cet officier Allemand qui nous battait beaucoup. Il était le seul à nous battre tout le temps sinon les autres ne nous ont pas mal traités. Les Américains ont fait prisonniers les autres Allemands qui nous accompagnaient. Nous sommes arrivés à Munich et nous avons retrouvés nos camarades Français dans un camp. Nous sommes restés un mois et vingt jours et ensuite on nous a rapatriés en France

Dr.P. Herzberger-Fofana.: Où êtes-vous allé après avoir quitté Munich?

Lorsque nous avons quitté Munich, on nous a emmené à Fréjus. C’est là que nous avons appris le massacre de Thiaroye. Nous étions très fâchés. Nous étions en colère en apprenant que des officiers avaient sauvagement massacrés nos frères qui avaient combattu en Europe. Alors en signe de protestation, nous avions décidé qu’à l’avenir, nous ne saluerons plus les officiers. Un frère Ivoirien dont j’ai oublié le nom s’est rendu à Saint-Raphaël. Lorsqu’il a rencontré une patrouille française, il n’a pas salué l’officier. Ce dernier l’a appelé et lui a demandé pourquoi il n’a pas salué. L’Ivoirien lui a expliqué qu’à cause du massacre de Thiaroye, tous les soldats Africains avaient décidé ne plus saluer les officiers. Outré par une telle explication, l’officier lui a tiré à bout portant et l’a tué sur le champ.

Lorsque que cette nouvelle nous est parvenue au camp, les prisonniers Africains sont partis à Saint-Raphaël venger leur frère. Ils ont brûlé tous les véhicules qui se trouvaient dehors. Ils ont tué 25 personnes. Le lendemain, la presse française a tiré à la une « Révolte des Tirailleurs Sénégalais » qui ont attaqué Saint Raphaël et se dirigent maintenant vers Nice. Ce qui est absolument faux. Car, après les affrontements à Saint-Raphaël, les prisonniers sont rentrés au camp. C’est alors que les autorités militaires ont décidé que les Maliens, les Mauritaniens, les Sénégalais, les Ivoiriens ne rentreront pas au Sénégal pour être démobilisés vers leur pays d’origine. Ils ont donné comme prétexte que la peste sévissait à Dakar. Nous ne les avons pas crus. A cause du massacre de Thiaroye, ils nous ont empêchés de rentrer au Sénégal. Nous avons manifesté et les gradés nous ont envoyé un général pour nous expliquer la situation. Lorsque le général est venu pour nous parler, il est tombé raide mort. Alors les Français ont eu peur, á partir de cet incident, ils nous ont laissés rentrer au Sénégal. On nous a embarqués sur un bateau qui avait amené des cacahuètes. La traversée a duré quinze jours entre Marseille et Dakar. Nous sommes arrivés à Dakar le 15 septembre 1945. Nous étions au camp de Thiaroye, puis nous sommes partis à Saint-Louis, où nous avons été démobilisés. A partir de Saint Louis, on nous a renvoyés dans nos foyers respectifs. Je suis rentré au Fouta.

Dr.P. Herzberger-Fofana.  Avez-vous perçu des indemnités ou des primes de guerre, une pension en remerciements de votre participation au conflit mondial ?

Nous avons juste reçu notre solde normale. Nous n’avons perçu aucune indemnité ou prime, aucun pécule pour les années de captivité, absolument rien. Selon le règlement militaire, nous aurions droit à une pension lorsque nous atteindrions l’âge de 50 ans, soit dans 30 ans. Tous ceux qui n’avaient pas 50 ans, n’ont pas eu de pension c’est-à-dire pratiquement tous les soldats Africains. Il nous a été stipulé que nos pensions seraient le quart des pensions de nos camarades français.

Dr.P.Herzberger-Fofana. Pourquoi deviez-vous percevoir le quart de pensions comparé aux Français? Vous a-t-on donné des explications valables ?

Ils nous ont dit que les Noirs et les Blancs, ne sont pas pareils. Ils ne peuvent pas être considérés de la même façon- La justice française a promis de régler le problème de nos pensions. mais jusqu’à ce jour, janvier 2005,. nous n’avons rien vu. C’est la décristallisation

Dr. Herzberger-Fofana. J’ ai lu récemment qu’il suffisait d’envoyer ces documents au ministère des Anciens Combattants à Paris pour percevoir les arriérés de plus 40 ans que la France vous doit ?

J’étais au mois d’août 2004 pour les festivités commémorant le débarquement de Toulon, je peux vous affirmer que nous n’avons rien reçu. Nous avons réclamé notre dû sans grand succès. 45 états étaient présents.

Dr.P. Herzberger-Fofana . Combien y a-t-il d’anciens combattants au Sénégal.
Selon le dernier recensement de 2004, il y a 70 tirailleurs qui vivent à Dakar, mais quelque uns il vivent dans les régions

 ©Dr.Herzberger-Fofana École Papa Guèye Fall.

Dr.P.Herzberger-Fofana :Quel est le rôle de la fondation Pape Guèye Fall ? Dans quels domaines s’implique- t- elle ?
L’école a été créé par Jean Papa Guèye Fall, un ancien soldat qui a été prisonnier de guerre en France en 1940. Il a été durant deux ans en captivité. Ensuite il a travaillé à Paris au ministère des colonies puis il est rentré au Sénégal. Il a eu l’idée de créer l’école. La Banque FIDES lui a accordé un prêt de 7 Millions de Francs CFA pour la construire. Il en a été le premier directeur. A ses débuts, l’école accueillait les enfants d’Anciens combattants et prisonniers de guerre qui bénéficiaient d’une réduction de 50% sur les frais de scolarité. Ensuite il y avait beaucoup d’enfants de militaires. Aujourd’hui, les élèves viennent de toutes les couches sociales. C est une école primaire et secondaire.
Parallèlement à l’école nous avons crée la fondation depuis 1957 dont j’étais le directeur et une association depuis 1959. Le directeur de l’école est le président de l’association. En 1962 nous avons changé les statuts. Jean Papa Guèye Fall est devenu le Président Fédéral de l’association des Anciens combattants. Il l’est resté jusqu’à sa mort en 1964. J’étais son adjoint. El Hadj Doudou Diallo lui a succédé de 1964 à l’an 2000. Après son décès, j’ai été élu Président du conseil d’administration. Nous sommes douze membres dans le Conseil. Nous gérons l’écoleet réglons tous les problèmes.

Conclusion

De nombreux soldats Africains reposent en terre germanique et française. Ces vaillants soldats sont entrés de plain-pied dans l’histoire, une histoire méconnue, ignorée des jeunes générations. Ils ont imprimé le champ de bataille par leurs actes de bravoure. Pour avoir visité les cimetières de ces vétérans en France à Chasselay et aux alentours, et en Allemagne, il nous semble qu’il est temps de réhabiliter ces vaillants soldats dans tous les manuels d’histoire aussi bien en Afrique qu’en Europe. Nous poursuivons nos recherches dans ce domaine. Il est de notre devoir de revisiter les chapitres douloureux, tragiques de l’histoire entre l’Europe et l’Afrique.

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Dr. Pierrette Herzberger-Fofana . *Lauréate du Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour les Sciences. Dakar 30 Juin 2003. https://www.grioo.com/info11494.html

Ancienne  Députée au Parlement Européen (2019-2024).

  ©Dr. Pierrette Herzberger-Fofana

Remarques:

1.Mr. Gadio fait allusion au massacre de Chasselay qui a eu lieu aux portes de Lyon en juin 1940. En souvenir des soldats qui sont morts sur le champ de bataille en Europe et pour les “188 Tirailleurs” qui ont été massacrés par la Wehrmacht à Lyon, un cimetière de style africain, “le tata sénégalais”, a été construit à Chasselay. “Le tata sénégalais” demeure “l’enceinte sacrée” où reposent ces braves soldats.

2. Des 1300 soldats présents à Thiaroye, 300 seront tués et 950 envoyés illico presto dans leurs pays respectifs.  Enfin, 34 soldats, dont  JeanPapa Guèye Fall, seront considérés comme les meneurs et ils seront condamnés à des peines d’emprisonnement allant d’un an à dix ans et une amende de 100 Francs (pour l’époque c’était une forte somme). Ils perdaient en même temps tous leurs droits civiques et leurs droits à la pension. Ils ont tous été grâciés, en 1947, par le Président Vincent Auriol, mais cependant ils n’ont jamais perçu entièrement leurs pensions. Une loi appelée la “Décristallisation” justifie ce jugement indigne.

Sur le Net

Dr. Pierrette Herzberger-Fofana .”El Hadj Ousmane Aliou Gadio, Doyen des Anciens combattants, déporté en Allemagne” (1920-2008) www.grioo.com/mobile/article.php?id=15694  19novembre 2008; https: fr.allafrica.com/stories/200810230573.html, www.suquotidien.sn 23 octobre 2008

Dr. Pierrette Herzberger-Fofana: “Le massacre de Thiaroye . 1 er décembre 1944” www.pressafrik.com/Le-massacre-de-Thiaroye-le-1er-decembre-1944_a94298.html.10 décembre 2012.

Dr. Pierrette Herzberger-Fofana. „Das Massaker in Thiaroye im Dezember 1944.“ In „Black History Weeks“2015-2021. Anerkennung-Gerechtigkeit-Entwicklung. Erlangen September 2022.  Pp 26-29.

Ibid. Commémoration du  massacre de Thiaroye, un crime contre l’humanité: le 1er décembre 1944 https/herzberger-fofana.eu/2024/12/03/commemoration-du-massacre-de-thiaroye-un-crime-contre-lhumanite-le-1er-decembre-1944/

Ibid. Les  “Tirailleurs Sénégalais”: Une polémique sans raison . https//herzberger-fofana.eu/2024/12/31/les-tirailleurs-senegalais-une-polemique-sans-raison; www.xibaaru.com 2.1.2025, www.senego.31.12.2024

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