Héros de l’Anticolonialisme et Penseur de la Libération
Dr.Pierrette Herzberger-Fofana

« Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte — Frantz Fanon, Peau Noire, masques Blancs
Le 20 juillet 2025, Frantz Fanon aurait eu 100 ans. Le centenaire de la naissance de Frantz Fanon constitue une occasion majeure de revisiter une œuvre d’une actualité saisissante et une pensée plurielle qui ont profondément nourri son engagement politique et intellectuel au cours d’une existence brève mais d’une intensité exceptionnelle.
Origines et engagement
Frantz Omar Fanon naît le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. La présence du prénom Omar a été confirmée par son fils, Olivier Fanon, lors des commémorations du centenaire en 2025. L’historien Jean Khalfa a également établi que Fanon voyagea dès septembre 1958 avec un passeport libyen sous le nom d’Omar Ibrahim Fanon, dans le cadre de ses activités diplomatiques au service de la lutte de libération algérienne.

©Dr. Pierrette Herzberger-Fofana
Blida-Joinville. Plaque. Hôpital psychiatrique.Musée Docteur Frantz Fanon (Traduit de l’arabe par Hassiba Meziane Bettahar)
À l’âge de 17 ans, animé par un idéal de liberté, Fanon s’engage volontairement dans les “Forces Françaises Libres”, alors même que la Martinique demeure sous l’autorité du régime de Vichy. Cette expérience fondatrice révèle au jeune homme la contradiction radicale du statut du colonisé: combattre pour la liberté de l’Europe tout en étant lui-même privé de droits et exposé au racisme.
Dans une lettre adressée à sa famille, il écrit avec lucidité :
« Je me suis trompé. Rien, ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout.»

©Dr. Herzberger-Fofana
Blida-Joinville. Plaque. Clinique du Docteur Frantz Fanon (Traduit de l’arabe par Hassiba Meziane Bettahar)
Formation intellectuelle
De retour en Martinique, Fanon achève ses études secondaires au lycée Victor-Schœlcher, où il fut élève d’Aimé Césaire. Il poursuit ensuite des études de médecine et de philosophie à Lyon, avant de se spécialiser en psychiatrie. Cette double formation — scientifique et philosophique — structurera l’ensemble de sa pensée.
« Faire peau neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.— Frantz Fanon

Frantz Fanon et son équipe médicale à l’hôpital de Blida.Algérie (libre de drroits selon la loi algérienne)
En 1952, Fanon publie Peau Noire, masques Blancs, œuvre majeure dans laquelle il analyse avec rigueur les effets psychiques du racisme et de la domination coloniale sur les sujets colonisés. Il y écrit :
«Aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale. »
S’appuyant sur la littérature, entre autre les œuvres de Léopold Sédar Senghor, et de Mayotte Capécia etc.., de la psychanalyse et de son expérience vécue, Fanon s’éloigne progressivement du mouvement de la Négritude, qu’il juge insuffisamment émancipateur, pour défendre une affirmation politique active des peuples colonisés.
Dans Racisme et culture (1956), Fanon affirme :
«Le racisme n’est pas un tout, mais l’élément le plus visible, le plus quotidien — et parfois le plus grossier — d’une structure donnée. »
Lors du ”Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs”, tenu à la Sorbonne en décembre 1956, Fanon dénonce la colonisation linguistique, l’assimilation forcée et le racisme persistant dans les milieux intellectuels européens, l’arrogance et le mépris du colon, vis-à-vis des peuples d’Afrique et de la Caraïbe.
Dans Les Damnés de la terre, il décrit avec force la déshumanisation du colonisé :
« Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.” Frantz Fanon. Les Damnés de la Terre, p. 45
Il analyse également les mécanismes d’aliénation esthétique et culturelle, notamment le complexe de « lactification », toujours perceptible aujourd’hui dans certaines pratiques de dépigmentation de la peau en Afrique et dans la Diaspora.
Il est à parier que si Fanon vivait encore, il s’élèverait contre la dépigmentation à outrance que de nombreuses femmes Africaines pratiquent sous le nom de “Xeesaal” au Sénégal, de “tchatcho”au Mali et “Tchoko” ou «kopakola”, ou kobwakana dans les deux Congo, «akonti» au Togo, ou encore «ambi» au Gabon, «bojou.bojou» au Bénin “dorot “ au Niger et “Ndjansang” au Cameroun.
Ce phénomème en fait vouloir changer sa couleur de peau trouve sa justification dans les conséquences de l’esclavage et dans des fondements esthétiques, historiques, psychologiques ou sociologiques.
Fanon a inspiré les mouvements Afro-Américains, comme les “Black Panthers” qui ont lancé le slogan de “Black ist beautiful” (Être Noir c’est beau. Le Noir est beau ), repris plus tard par James Brown avec son tube
“Say it loud , I am Black and proud”(Dis-le haut et fort “Je suis fier d’être Noir”)
L’Algérie : engagement total
Nommé en 1953 médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, Fanon y introduit des pratiques profondément novatrices, tenant compte de la culture, de la religion et des traditions des patients Algériens. Il ouvre une mosquée et un café au sein de l’hôpital afin de recréer un environnement familier et digne.
Dès le déclenchement de la révolution algérienne en novembre 1954, Fanon rejoint le Front de libération nationale (FLN). Il devient membre du comité de rédaction d’El Moudjahid et mène une activité diplomatique intense au service de la cause algérienne.
Pour Fanon, la colonisation produit une dépersonnalisation radicale:
« La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. »
Il analyse la violence non comme une apologie, mais comme une conséquence historique d’une oppression systémique :
« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Les Damnés de la terre
Publié en pleine guerre d’Algérie, à quelques jours de son décès et traduit en 15 langues Les Damnés de la terre suscite une vive controverse, notamment en raison de la préface de Jean-Paul Sartre. Contrairement à une lecture réductrice, Fanon n’y légitime jamais la violence ; il en explique les ressorts historiques et psychologiques, tout en appelant à une société postcoloniale démocratique et rénovée.
Il écrit dans L’An V de la révolution algérienne :
« Nous comprenons ces réactions, mais nous ne pouvons ni les excuser ni les rejeter. »
Fin de vie et héritage
Atteint d’une leucémie en 1960, Fanon consacre ses derniers mois à l’achèvement de Les Damnés de la terre. Grâce à une intervention diplomatique, il est transféré à l’hôpital militaire de Bethesda, près de Washington, où il décède le 6 décembre 1961, à l’âge de 36 ans, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie.
Il est inhumé au cimetière des Chouhadas,(des martyrs)) près de la frontière algéro-tunisienne. L’hôpital de Blida-Joinville porte aujourd’hui son nom.
Figure fondatrice du tiers-mondisme, Frantz Fanon a inspiré les luttes afro-américaines, notamment celles des mouvements de droits cviques et demeure une référence incontournable des luttes antiracistes et décoloniales contemporaines.
En 2025, de nombreux hommages lui ont été rendus à travers le monde. L’inauguration d’une chaire Frantz Fanon dans une université algérienne constituerait une reconnaissance à la hauteur de son engagement et de son sacrifice.
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Oeuvres de Fanon
Frantz Fanon : Peaux Noires et Masques Blancs .Paris: Seuil, 1952
Ibid. Les Damnés de la terre.Paris: Éditions Maspero en 1961
Ibid . L’an V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959
Frantz Fanon “Racisme et Culture” ; in ” Le Ier Congrès International des Écrivains et Artistes Noirs.(Paris – Sorbonne – 19-22 septembre 1956)Présence Africaine
1956/3 N° VIII-IX-X
Joby Fanon. Frantz Fanon: de la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique
Joby Fanon, frère aîné de Frantz Fanon
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